ATTRITION
Ce serait un corps d’Homme avec un grand F.
Une matière en clair obscur où les pôles seraient noyés. Un lieu de chair où les contours seraient niés ou usés. La vie serait à égale distance de la mort : en attrition permanente.
Ce corps serait utopique à la manière de Foucault : incompressible, pénétrable et opaque. Ouvert parce que fermé, mais présente la lumière : échappée d’endroits autres, comme internes. Il y aurait cette vision schizophrénique de l’être transfiguré en dépouille, accouché de son âme : l’habitante de la communauté humaine. Sa mise à nu…
Sa présence soulignerait la limite de la topologie du corps physique trop galvaudé par notre monde à la mode. Nous assisterions à cela un temps : un espace autrement quantifiable, à peine palpable. Face à l’univers échappé, on pourrait croire à une divinité organique en survivance immuable dont le point de chute serait : l’ignoré.
Attrition
La première apparition serait la beauté. Et sa séduction souveraine que reconnaît toujours la mémoire. Ainsi confronté à l’évidence, on pourrait choisir de laisser-là l’image. C’est à cet instant que le titre clef commencerait à frotter : dans le cortex le mot clignoterait.
Attrition
Nous cesserions aussitôt cette contemplation complaisante comme si l’image se fanait sous le salpêtre du mot. Et la première couche de ce corps s’effacerait. La position du regard changerait d’axe. Le glacis s’effondrerait sous la mémoire déficiente, sans connaissance de cause face à l’esthétique en fuite. Derrière la lisse façade de la photo, une peinture irréelle se mettrait à apparaître.
Attrition
Alors les yeux déchiffreraient un monde en effacement comme s’ils regardaient la mort superposée à la vie. Et peut-être l’effroi pourrait venir immobiliser l’instant. La peur surgie de l’ombre palpiterait le cœur en attente de la prochaine révélation.
Attrition
De nouveau la photo du réel. La peinture de la chair déchirée sous la conscience entaillerait le grand F. Le mouvement de l’image irait de son scalpel sur la gueule des égéries. L’apparition du destin en continu sous la pupille prise au piège et l’imaginaire tendu au plus loin placerait le « regardant » dans l’axe de la fatalité. Touché par l’humilité de notre condition, repus de la beauté mise en perte, il avalerait la cruauté pour digérer le spectacle de l’anti-mode. Il pourrait alors murmurer : attrition, comme on demande pardon sans orgueil devant l’évidence. C’est à ce moment-là sans doute, que l’œil reviendrait vers le beau comme on retourne à la vérité tout au fond du mensonge.
Attrition Attrition Attrition Attrition Attrition
Repartie de nulle part, la mécanique du regard recommencerait à voir. Cette mécanique serait une chambre intime et blanche qui abriterait la révélation de l’image sous une lumière particulière. Le corps regardant serait dans un état : toi ? Attrition ? Quoi ? Il se produirait un changement par frottement subtil des couches du « vivant ». On pourrait dire : une éclipse interne où quelque chose se dévoile. Une alchimie corps/esprit pour une perspective visionnaire où l’âme s’engage vers un frottement des langages et des temps. On y verrait ailleurs. La vie conjuguée autrement. Tu vois ? Tu décales mais à peine. Tu perçois en interne, juste à côté de tes habitudes. Au fil des pages, les visages et les fenêtres surgissantes. Si la mort existait d’une existence non séparée de la vie ? Si la vie jusqu’ici l’avait reléguée au tabou ? Tu vois ces femmes comme des totems humains. Les unes après les autres de plus en plus dénudées de leur corps de plus en plus plantées dans leurs regards et leurs visages en interrogation.
Au fil des pages de plus en plus doubles d’elles-mêmes, glissées loin de leur chair. Des fantômes dupliqués qui doublent et triplent la perception. Tu assistes à cela. Attrition qui livre la guerre du soi et du double. Il ne s’agit plus d’une mémoire mais des mémoires prisonnières d’un corps Humain devenu étriqué pour contenir le récit. Regarde-les, ces modèles échappées de leur condition d’égéries mensongères. Elles jouent ici un autre jeu de leur corps en déchirant la mode qui veut retenir le temps qui passe. Elles rient de l’effroi chirurgical qui veut rectifier la chair qui glisse. Elles savent tout. Elles habitent le fantasme depuis toujours. Elles savent la cruauté du réel. Leurs crânes sont ceux des vanités traversant l’homme depuis le fond des âges.
Elles sourient de la peur. Elles s’offrent à tous les temps et reflètent en elles-mêmes le fil de l’histoire. Elles jouent le film à l’arrêt.
Attrition Attrition Attrition Attrition Attrition
Lui, le réalisateur de l’image, il aurait déchiré des livres et des encres. Il serait allé chercher des morceaux de matières tombales. Avec, il aurait remaquillé les visages et revêtu les corps d’une chair poussière. Il aurait retouché les robes pour les mettre en cendres. Il aurait collé les déchirures pour re-sculpter la vision d’un être en révélation de son double. Et devant cette toile mille fois retravaillée, il y aurait volontairement déposé une sorte d’erreur. Un endroit laissé à l’abandon qui rend caduque la perfection des choses. Il montrerait une femme issue de l’illusoire et qui serait l’outil de sa destruction. Un abîme où se noie fatalement l’orgueil du pouvoir et la certitude du savoir. Tu vois ce portrait de la femme en triple échos ? Elle susurre :
Attrition Attrition Attrition Attrition Attrition
Il y aurait une tension picturale sur fond de mythe. Tous les mythes et le Christ. La distorsion du réel comme une négation de l’image contenue dans l’œuvre. On pourrait croire que la photo prise dans les bac stages de la mode serait le repenti sur lequel, Devaux chirurgien, trafiquerait l’esthétique du temps. Cyniquement, assurément, impunément, il grave la mort au sein de la vie. Comme le corps, offert au devenir, l’œil en promenade peut parcourir le livre en attrition et constater le récit de la simplicité d’un être qui passe. Le regardant se constaterait lui-même dans son erreur. Fait de chair à pourrir à la recherche de son éternité ; ni consentant, ni contre le fait d’exister, mais peut-être déjà en mouvement vers ailleurs.
Bagheera Poulin (Ecrivaine)

